Cognac : Craintes & Espoirs

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Cognac : Craintes & Espoirs

Pour la quatrième année consécutive, les expéditions de cognac poursuivent leur croissance atteignant une nouvelle fois leur plus haut niveau en volume et en valeur. Ces résultats sont à mettre en regard avec la très belle récolte 2018. Pourtant, derrière le succès mené principalement par les « Big 4 », se cache une fragilité certaine, engendrée par une évolution constante des conditions météorologiques, et l’instabilité du contexte politique international. Face aux exigences du marché, les acteurs s’organisent.

 

LES « BIG 4 »

 

Surnommées les « Big 4 », les 4 grandes maisons que sont Henessy, Martell, Rémy Martin, Courvoisier, détiennent 80% des volumes et 90% du marché en valeur.  Leurs principales forces résident dans leurs marques à forte notoriété, leur réseau de distribution internationale efficace, et des capitaux mobilisables pour constituer les stocks nécessaires au vieillissement.  Le reste du marché est constitué de petits opérateurs (moins de 185.000 caisses), dont environ 300 maisons de négoce et 4 coopératives.

L’ensemble des relations et de l’activité viticole de l’AOC est régit par le Bureau National Interprofessionnel du Cognac (BNIC), qui est en charge de :

  1. La gestion du cahier des charges des AOC Cognac
  2. L’établissement du Business Plan Cognac tous les 3 ans, ce qui permet d’anticiper la demande prévisionnelle en cognac de différents âges, de déterminer le besoin en production à partir de la demande et des niveaux de stock, et d’en déduire les paramètres optimaux de gestion du vignoble : rendement cognac, réserves éventuelles (climatique et de gestion), régulation des droits de plantation. Ce document interne à l’interprofession, est très important pour la filière d’un point de vue stratégique pour améliorer la productivité et aiguiller les actions futures
  3. De l’harmonisation des relations entre les différents maillons de la chaîne de production, dans l’intérêt commun de l’ensemble de la filière

Grâce à un travail commun, l’appellation peut se féliciter d’atteindre des données historiquement élevées, avec +3.5% de croissance en volume et +1.9% en valeur entre le 1er janvier et le 31 décembre 2018.

 

 BNIC 2018

 

LE RENOUVEAU DU COGNACAIS

 

Avec un rendement de 126,8 hl vol/ha pour la récolte 2018 (contre 88,95 hl vol/ha pour la précédente récolte) soit un rendement en alcool pur de 13,06 hl AP/ha, la production mise sous bois (= récolte diminuée des pertes de distillation, des constitutions de réserve climatique, et enrichie des sorties de réserve climatique) devrait être comprise entre 970 et 980.000 hl AP. Ce niveau de production serait supérieur aux objectifs du Business Plan qui prévoyait une production mise sous bois de 902.000 hl AP pour la région, permettant ainsi d’améliorer un niveau de stock jugé trop bas aujourd’hui pour les professionnels.

 

  • Révision de la réserve climatique : une question existentielle

 

« La réserve climatique a été créée afin de permettre aux viticulteurs de palier des déficits de rendement, engendrés notamment par des aléas climatiques tels que le gel ou la grêle » rappelle l’UGVC.

Dans le vignoble charentais, les beaux jours commerciaux ne font pas oublier les précédents coups de froid sur les rendements. « Malgré la récolte 2018 généreuse, les viticulteurs n’oublient pas la trop forte récurrence des aléas depuis une dizaine d’années. Interrogés sur la réserve climatique, tous se sont exprimés en faveur de l’augmentation de son niveau » annonce un communiqué de l’Union Générale des Viticulteurs pour l’appellation Cognac (UGVC). Au terme d’une série de huit réunions publiques en Charente et Charente-Maritime, le syndicat de défense compte ouvrir le débat en interne, et auprès de l’interprofession, pour consolider la pérennité de ses entreprises avec un stock supplémentaire pour pallier aux coups durs.

« C’est une piste sérieuse d’évolution ! Nos stocks de réserve climatique sont 5 à 6 fois inférieurs à ce qu’il faudrait, certaines assurances augmentent leurs tarifs voire même se désengagent… » précise Anthony Brun, le secrétaire général de l’UGVC. Fixé à 7 hectolitres d’alcool pur cumulés par hectare depuis 2012, le plafond de la réserve climatique serait envisagé à 10 hl AP/ha par l’UGVC. Le syndicat précise que la réserve climatique s’élève actuellement à 104.000 hectolitres d’alcool pur, quand les besoins de couverture sont estimés à 600.000 hl AP.

 

  • Nouvelle autorisation de plantation : le résultat d’un besoin en matière première

 

Un arrêté sur  la gestion du potentiel de production viticole pour la campagne 2019, a été publié au Journal officiel du 1er mars 2019. Ce texte fixe la superficie maximale disponible pour l’attribution d’autorisations de plantation nouvelle, de 1% de la surface plantée totale, soit 8.109 ha au niveau national.

Sur ces 8.109 ha, la filière charentaise a obtenue l’autorisation de la part des deux instances de gouvernance nationale de la filière viticole, l’institut des appellations d’origine (INAO) et FranceAgriMer, de planter 3.474 hectares de vignes supplémentaires. Le vignoble de cognac représente aujourd’hui 76.243 hectares. L’extension du domaine viticole Charente-Cognac suit une courbe ascendante : 800 hectares en 2017, 1.557 hectares en 2018 et 3.474 hectares en 2019, soit près de 2,5 fois plus que l’an dernier.

« Nous avons calculé ce dont nous avons besoin » a assuré Alexandre Imbert, qui explique que les chiffres de vente du cognac sont « exceptionnels« , mais qu’en raison des aléas climatiques, « on a déjà tapé dans les stocks les années précédentes« .

Nul doute que les bonnes performances des cognacs vont être mis à profit par l’interprofession pour soutenir ses importantes demandes d’autorisations de nouvelles plantations de vignes (objectif de 10.000 hectares en trois ans). Une croissance de 5 % du potentiel de production charentais qui inquiète dans le reste du vignoble français. Où les craintifs soulignent que Cognac est très dépendant du marché nord-américain (43 % des volumes), alors que les prises de position protectionnistes du président des États-Unis, Donald Trump, pourraient causer des remous, voire un revirement de marché.

 

LES CONTRAINTES DU COMMERCE INTERNATIONAL ACTUEL

 

Exporté à près de 98%, le cognac confirme son développement sur ses marchés en 2018, avec des expéditions en croissance de plus de 3% en volume et près de 2% en valeur. Au total, ce sont ainsi 204,2 millions de bouteilles qui ont été expédiées cette année, pour un chiffre d’affaires de 3,2 milliards d’euros départ Cognac.

 

Le Cognac et ses principaux marchés en 2018 – BNIC 2018

 

  • USA : les dangers de la politique de Trump

Avec 90,6 millions de bouteilles expédiées en 2018, soit une croissance de 5,2% en volume et de 0,7% en valeur, l’ALENA continue sa progression (44,4% des expéditions). Les États-Unis confortent dans ce cadre leur place de leader et portent cette dynamique avec 87,4 millions de bouteilles expédiées en 2018.

 

En millions d’équivalents bouteilles – BNIC 2018

 

Pourtant, il est plus que nécessaire de rester attentifs aux menaces de Donald Trump à l’encontre de l’Europe suite aux déboires de Boeing. En effet, le président américain s’en est prit à Airbus et aux subventions dont bénéfice le groupe, et en a profité pour menacer l’Union Européenne de droits de douane sur certains produits, dont les Vins & Spiritueux. Si Washington souhaite mettre en place des barrières douanières plus importantes, l’impact serait non négligeable pour l’économie française. « Il faut savoir que le poste des vins spiritueux français est un poste extrêmement excédentaire de la balance commerciale française, après l’industrie aéronautique. Et donc effectivement, il y aurait des conséquences extrêmement importantes pour les producteurs français de vins et spiritueux, en particulier de vins de Cognac ou des vins de Bordeaux. », souligne Grégory Vanel, expert de la politique économique internationale des États-Unis.

 

  • Royaume-Uni : le revers du Brexit

 

Deuxième client des alcools français derrière les Etats-Unis, la Grande Bretagne a importé pour 1,3 milliard d’euros de vins et spiritueux de France en 2018, selon les chiffres de la Fédération des exportateurs français, soit un tout petit recul de 0,6 % en valeur malgré les fluctuations de la livre sterling, illustrant le goût des Britanniques pour les crus français les plus fins et les plus chers. Mais les volumes, eux, ont déjà chuté l’an passé : -7,2 % pour les vins et -23,7 % pour les ventes de cognac et autres alcools fins outre-Manche (dont -1,8% pour les cognac uniquement, se positionnant à 9,7 millions d’équivalents bouteilles).

 

En millions d’équivalents bouteilles – BNIC 2018

 

Les craintes portent sur les risques de blocage des camions aux frontières, qui ralentiraient les flux, mais aussi sur l’instauration de nouvelles taxes, ou sur un ralentissement de l’économie britannique et une fluctuation de la livre sterling qui freineraient la consommation.

Pour les risques immédiats d’embolie du trafic routier, « heureusement le gouvernement britannique a annoncé que des entreprises pourraient faire du dédouanement à l’arrivée, avec seulement une démarche d’identification en douane« , se rassure Nicolas Ozanam, délégué général de la Fédération des exportateurs français: « Cela permettra de fluidifier le trafic« .

Une autre inquiétude se fait ressentir : et si les Britanniques profitaient du Brexit pour passer des accords commerciaux avec d’autres pays producteurs de vins, notamment ceux issus du Commonwealth, comme l’Australie ?

« Les Britanniques aiment le vin et ils ne vont pas arrêter du jour au lendemain d’en boire, mais à l’occasion du Brexit, ils vont peut-être faire des substitutions d’origine« , suggère à l’AFP le nouveau directeur-général de l’Organisation internationale des vins (OIV), l’Espagnol Pau Roca.

 

  • Chine : les risques de la sous-facturation

 

Les expéditions vers l’Extrême-Orient avec 60,1 millions de bouteilles expédiées (+ 5,6% en volume et + 3,7% en valeur) confirment le développement de la zone (29,4% des expéditions). Les expéditions vers le marché chinois portent ces bons résultats, même si on note un léger ralentissement au cours du second semestre.

 

En millions d’équivalents bouteilles – BNIC 2018

 

L’une des causes de ce ralentissement serait le niveau de taxes, véritable barrière à l’entrée. En novembre dernier, un tribunal shanghaïen condamnait Thomas Menier, agent de Chine du cognac Tessendier, à 66 mois de prison, et sa société d’importation à une amende de 390.000 €, pour avoir organisé un système de double facturation afin de minorer les taxes à payer. Alice Sun, avocate associée du cabinet d’avocats Zhonglun W&D, à Shenzhen, parle d’un marché devenu très concurrentiel, avec des taxes trop élevées. Ce système de sous-facturation est monnaie courante pour diminuer la charge fiscale et proposer ainsi aux consommateurs, des prix attractifs. Mais depuis 2017, les autorités douanières des provinces du Guangdong et du Fujian ont multiplié les opérations anti-contrebande très efficaces, pour endiguer le phénomène.

Plus généralement, les producteurs de spiritueux, devraient inciter l’Union européenne à négocier et signer un accord de libre-échange ou de taxation préférentielle avec la Chine, pour retrouver leur compétitivité vis-à-vis des pays qui l’ont fait, tels que le Chili ou l’Australie.

 

PERSPECTIVES

 

La progression des expéditions sur des zones à fort potentiel (Afrique du Sud, Vietnam, Caraïbes) se poursuit une nouvelle fois en 2018 tant en volume (+ 10,4%) qu’en valeur (+ 7,1%). A noter que le continent Africain compte 155.000 millionnaires et 24 milliardaires en 2018. Cette population de super-riches achète de plus en plus de spiritueux de luxe, tel que le cognac.

Additionnées, ces nouvelles zones d’opportunité représentent 6,9% des volumes globaux expédiés, soit 14,1 millions de bouteilles de cognac.

 

En millions d’équivalents bouteilles – BNIC 2018

 

Le président de l’interprofession, Patrick Raguenaud, conclut dans un communiqué que « les professionnels demeurent confiants dans leurs perspectives à venir et se projettent avec ambition et clairvoyance, en s’assurant de la bonne adéquation entre les besoins de leurs marchés et le niveau de leur production ». Reste aux opérateurs charentais de convaincre leurs homologues de la nécessité de planter pour répondre à ces demandes croissantes à l’étranger.

 

 

 

Sources : BNIC, Sudouest, Vitisphère,  V&SNews, France 3, Culture Cognac, Le Point, RFI