Espagne : 3 tentatives pour limiter les fluctuations de prix et améliorer la qualité

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Espagne : 3 tentatives pour limiter les fluctuations de prix et améliorer la qualité

Une hausse de 42% de la production de vins et moûts en 2018 par rapport à l’année précédente, a bouleversé le marché des vins espagnols et provoqué des réflexions au sein de la filière. Une nouvelle norme de commercialisation vient d’être proposée pour tenter de modérer les fluctuations annuelles préjudiciables, et d’améliorer la qualité des produits.

 

RETIRER 4 M hl DU MARCHE ?

 

La dernière estimation publiée par le ministère espagnol de l’Agriculture fait état d’une production de 50.355.400 hectolitres de vins et moûts en 2018, dont 45 Mhl de vins. L’impact de cette envolée de la production ne s’est pas fait attendre : les prix ont été engouffrés dans une spirale à la baisse pendant plusieurs mois. Cela pourrait bien se reproduire si la récolte à venir s’avère importante. Jusqu’à présent, les conditions météorologiques se sont montrées clémentes, mais comme le fait remarquer le courtier international Ciatti dans son bulletin du mois de mai, il reste à savoir quel sera l’impact de la récolte abondante de 2018 sur la production 2019.

D’ores et déjà, un pan significatif de la filière espagnole a décidé de prendre les devants. Les coopératives agro-alimentaires et plusieurs autres organismes professionnels (Asaja, Coag, UPA Castille La Manche) se sont réunis pour proposer une « norme de commercialisation », dont les grandes lignes ont été présentées la semaine dernière. La mesure « vise à adapter le volume produit pour chaque campagne de commercialisation aux besoins d’approvisionnement, évitant ainsi les distorsions ou perturbations sur le marché et améliorant la qualité de l’ensemble des produits ». La proposition, qui émane des coopératives de Castille La Manche, s’appliquerait dès la prochaine campagne et concernerait potentiellement tout le territoire national. Elle vise à retirer temporairement, sous forme de stockage privé, un volume maximum de 4 millions d’hectolitres de vins et/ou de moût de manière à « autoréguler chaque campagne quand les conditions du marché le rendent souhaitable ». Compte tenu de l’écart de 15 Mhl entre la production 2018 et celle de 2017, 4 Mhl peut paraître faible.

 

S’ADAPTER AU MARCHE

 

Si certains producteurs de Castille La Mancha font leur mea culpa, reconnaissant qu’ils produisent trop de vins, qu’ils ont privilégié la performance technique au détriment de la qualité et qu’il y a des défaillances au niveau des coopératives, ils font valoir les insuffisances du système espagnol et notamment la nécessité de replacer vignerons et terroirs au cœur du débat. D’une certaine façon, les aides européennes ont propulsé le secteur espagnol vers la productivité : d’après la Semana Vitivinicola, entre 2001 et 2018, ces aides ont permis la restructuration de 408.914 hectares, soit 43% du vignoble national actuel. La région de Castille La Manche à elle seule est responsable de l’augmentation des superficies nationales sur ces sept dernières années : selon les chiffres du ministère espagnol de l’Agriculture, son vignoble a progressé de 8.453 hectares pour un total national en hausse de 7.495 ha.

Dans le même temps, l’irrigation a permis d’augmenter les rendements : ceux-ci varient du simple au double, selon qu’une vigne est irriguée ou non. Le fait que la moitié seulement du vignoble de Castille La Manche soit irriguée à l’heure actuelle, permet de maintenir un rendement moyen autour de 60 hl/ha, un volume qui dépasse 90 hl/ha en cas d’irrigation. Malgré les aides, l’offre n’est pas particulièrement en phase avec la demande des marchés. « Castille La Manche est la plus grosse région productrice au monde, mais d’un seul cépage, qui se vend très mal ; il ne correspond pas au marché mondial du vin », estime Vincent Capmas, courtier auprès de la Murphy Wine Company à Montpellier. « Certes, les bases pour mousseux se vendent très bien mais pour le reste, il ne correspond pas aux critères de dégustation du vin dans le monde. De plus, les vins ne se conservent pas très bien donc les opérateurs sont obligés de les vendre dans l’année ».

 

DÉFINIR DES OBJECTIFS QUALITATIFS

 

La norme, si elle est actée, devrait être déclenchée avant le 31 janvier de la campagne en question, dans les communautés autonomes « dont la somme des stocks et de la production déclarés dépasse de 5% la moyenne de leurs disponibilités des cinq campagnes précédentes, augmentée de 5% ». Les producteurs « éligibles » seraient ceux dont « la déclaration de récolte pour la campagne soumise à la réglementation a obtenu un rendement réel de leur exploitation supérieur au rendement théorique de référence maximal de la Communauté autonome éligible dans laquelle cette norme est appliquée ». Autre précision : « Les parcelles de raisins rouges dépassant 150 hl/ha et de raisins blancs supérieures à 185 hl/ha ne peuvent être utilisées que pour les vins sans indication géographique pour la distillation ou pour la production de moûts blancs ».

L’objectif des initiateurs de cette proposition est « d’essayer d’obtenir des rendements modérés et de faire en sorte que les raisins atteignent les caves à maturité et en bon état sanitaire, ainsi que de parvenir à une gestion adéquate des disponibilités dans les caves d’une campagne à une autre, de telle sorte que les prix et les cotations varient dans des fourchettes raisonnables, évitant ainsi les fluctuations en dent de scie très nuisibles ».

Dans le même temps, la reconversion de cet immense vignoble pose des problèmes de logique commerciale : « Un producteur habitué à l’airen peut produire 25 tonnes à l’hectare sans trop de difficultés – c’est un cépage plutôt résistant qui produit bien – et le vendre à 25 euros l’hectolitre. Pourquoi arracher et s’orienter vers des vins de cépage qu’il ne sait pas travailler, sans parler du coût de l’arrachage et de la replantation, pour les vendre au final à 50 euros à l’hectolitre pour une production moitié moindre ? » commente Vincent Capmas. Et d’ajouter : « On peut faire un parallèle avec les vins bios : aujourd’hui le tempranillo rouge en bio se vend à 40 euros l’hectolitre ! Les vins ne sont pas valorisés, la différence de prix est de 15% ». Plus globalement, la grande question qui se pose à l’heure actuelle reste le potentiel de production du vignoble de Castille La Manche, qui risque d’entraîner des déséquilibres et des fluctuations encore plus importants que ceux qui ont caractérisé la campagne en cours.

« La Mancha est la véritable source espagnole de vins en vrac. Sa production totalise 30 Mhl sur la campagne en cours et à court terme, elle a un potentiel de production de 35 Mhl. On voit de plus en plus d’arrachages sur des villages non irrigables et des transferts de droits de plantation sur des zones plus propices comme Manzanares ou du côté de Ciudad Real où il y a de l’eau. Les rendements passent ainsi de 7-10 tonnes à l’hectare à 24-25, voire 30 tonnes », affirme le courtier français. La solution ? « S’ils mettaient en œuvre la même politique qu’en Nouvelle-Zélande, où on applique un prix, on se serre les coudes et on ne baisse jamais, l’avenir serait différent ».

 

 

Source : Vitisphère